23 mars 2015

L’impact social des entreprises… le faire seul c’est bien, le faire à plusieurs c’est mieux!

En ce début de printemps, le journal Les Affaires publie un article sur l’entrepreneuriat social. D’entrée de jeu, la journaliste salue la naissance d’un écosystème favorable aux projets portés par les entrepreneurs sociaux. Le Québec se réveillerait enfin à cette forme d’entrepreneuriat qui place au cœur de ses activités l’intention d’obtenir un impact social positif. Est-ce vraiment le cas? Assiste-t-on vraiment à l’éclosion d’une nouvelle forme d’entrepreneuriat dont la motivation dépasse le seul rendement financier? Malheureusement, pour en arriver là, l’article fait l’économie d’une analyse historique et s’appuie sur quelques raccourcis pour justifier ses conclusions.

Soyons clairs, l’entrepreneuriat social est une bonne nouvelle. Une très bonne nouvelle même. L’idée que l’économie de marché puisse être une autoroute à plusieurs voies dont certaines visent autre chose que de simplement maximiser les profits et le rendement financier est accueillie positivement par tout un pan de la société qui refuse les diktats du néolibéralisme et qui s’oppose à la vision d’une croissance sans considération quant aux conséquences sociales et environnementales, pour ne nommer que ces deux aspects. Mais affirmer qu’avant la « naissance » quasi spontanée de l’entrepreneuriat social, il n’y avait que les organismes communautaires pour se préoccuper de l’impact social est tout aussi faux que trompeur. Au Québec, il y a déjà plus de cent ans que se développe l’économie sociale et ce développement s’est particulièrement accéléré depuis une vingtaine d’années. Aujourd’hui, cela représente plus de 7 000 entreprises regroupant plus de 150 000 travailleurs et travailleuses!

Qui plus est, il y a déjà bientôt deux ans que le Québec s’est doté d’une Loi sur l’économie sociale, confirmant ainsi cette forme d’entrepreneuriat collectif comme une composante importante de l’économie québécoise, au même titre que l’économie privée et publique. Depuis plus de vingt ans, l’économie sociale se développe sur la base d’une rentabilité sociale, et non purement économique, de ses activités. Cette rentabilité s’évalue par la contribution au développement démocratique, par le soutien d’une citoyenneté active, par la promotion de valeurs et d’initiatives de prise en charge individuelle et collective. De ce point de vue, la rentabilité sociale contribue à l’amélioration de la qualité de vie et du bien-être de la population, notamment par l’offre d’un plus grand nombre de services. Tout comme pour le secteur public et le secteur privé traditionnel, cette rentabilité sociale peut aussi être évaluée en fonction du nombre d’emplois créés. D’une part, il s’agit d’entreprises « en affaires », soucieuses de leur viabilité économique mais qui, d’autre part, trouvent leur raison d’être dans l’impact social qu’elles induisent. À bien des égards, si l’entrepreneuriat social prend son envol, c’est probablement beaucoup parce que l’économie sociale a tracé la voie et développé de nouvelles options pour les entrepreneurs.

Toutefois, au contraire de l’entrepreneur social qui démarre une entreprise, l’économie sociale repose d’emblée sur des promoteurs collectifs. C’est là une grande différence qui distingue les deux approches. L’entreprise d’économie sociale est collective, elle appartient à ses membres et non à un propriétaire unique, aussi sincère et valeureux soit-il. Par ses modes de gouvernance démocratique, ces entreprises collectives s’assurent d’un impact social positif pour les communautés dans lesquelles elles s’implantent dans une perspective de développement durable. En effet, lorsque des citoyens se regroupent pour répondre aux besoins de leur communauté, c’est tout naturellement qu’ils se préoccuperont du caractère durable de leurs activités! La « mission » des entreprises sociales est d’abord portée par le promoteur original, ensuite par les systèmes mis en place pour assurer ce caractère social. Néanmoins, force est de reconnaître que le scénario d’un nouveau propriétaire qui change la donne demeure toujours possible. Pour l’entreprise d’économie sociale, c’est tout à la fois le caractère collectif de la propriété que les modes de gouvernance démocratique qui agissent comme autant de garde-fous contre cette possibilité. Sans oublier également qu’une entreprise collective est inaliénable par nature. Bien entendu – et la journaliste le précise bien dans son article – l’écosystème de l’entrepreneuriat social se dote de plus en plus de normes et autres labels qui « garantissent » l’impact social suscité. On ne peut que s’en réjouir. Mais, à toute fin pratique – et l’article le souligne aussi – le risque persiste d’un certain « impact washing » à l’image du « green washing » qui a éclot en réponse aux préoccupations environnementale … et quand Walmart se réclame du développement durable et local, il reste peu à dire!

À l’image d’outils naissant de l’entrepreneuriat social, l’économie sociale s’est dotée au fil des ans d’outils de soutien et d’accompagnement spécialisés, propres à assurer une analyse judicieuse de l’impact social engendré. Plus encore, les outils financiers de l’économie sociale au Québec assurent un financement adapté aux besoins des entreprises collectives. D’ailleurs, la pérennité économique des entreprises d’économie sociale se compare aujourd’hui très avantageusement à l’entreprise privée, sans jamais mettre à mal leur rentabilité sociale.

L’entrepreneuriat social cherche actuellement à se définir. Ce faisant, certains ont tendance à y inclure des entreprises collectives, ce qui suscite une certaine confusion. Dans l’article du journal Les Affaires, cela se traduit en ramenant sous le chapeau de l’entrepreneuriat social La Tablée des Chefs ou Lange bleu qui sont, pour être plus précis, toutes deux des entreprises d’économie sociale. De faire ressortir les convergences des entreprises visant à multiplier les impacts sociaux n’est pas une mauvaise idée en soi. Toutefois,  de par leur pérennité plus grande qui a été maintes fois démontrée et par les garanties supplémentaires qu’offrent leurs modes de gouvernance, les entreprises d’économie sociale reste le modèle le plus innovateur en la matière et ce qui les distinguent très avantageusement.

L’entrepreneuriat social est parfois présenté comme un nouveau modèle d’affaire, ou comme l’utilisation d’un modèle existant à des fins sociales. Très bien.  Mais ce qu’il n’est certainement pas, c’est un nouveau modèle économique. Une confusion qui est aussi déconcertante que l’amalgame entre l’économique et le financier. Et si l’objectif ultime est de transformer la société,  notamment parce que le paradigme dominant a montré ses limites, nous ne pourrons faire l’économie de penser un nouveau modèle. À terme, c’est ce que propose l’économie sociale.

Encore une fois, loin s’en faut de décrier le phénomène de l’entrepreneuriat social. Il ne s’agit pas davantage d’opposer l’entrepreneuriat social à l’économie sociale. À bien des égards, les acteurs de l’économie sociale en appellent depuis plus de vingt ans à une évolution de l’économie de marché qui puisse prendre en compte l’impact social des entreprises. Cependant le mode de propriété constitue une différence fondamentale qui mérite d’être reflétée. En matière d’entrepreneuriat à impact social, le faire seul c’est bien … le faire à plusieurs c’est mieux!